dimanche 13 décembre 2009

Oui. Non. Peut-être.

Tel que vous me voyez-là, j’attends, une petite pancarte entre les mains et un sourire idiot collé aux lèvres. Mais pourquoi suis-je en train d’attendre dans un aéroport de la taille d’un miroir de poche alors que tous les gens qui franchiront ces portes me seront inconnus? Parce que c’est en ça que consiste mon travail. On me paie pour aller récupérer des clients à l’aéroport plusieurs fois par jour mais sans jamais prendre l’avion. Tout un programme ! La vérité est que je déteste ce travail. Mais j’en ai besoin alors j’essaie de ma plaindre le moins possible. J’essaie.

Sauf que là, je commence à m’impatienter. Le vol de mon client a été retardé pour cause d’intempéries. Merveilleux, je pense. Il ne me reste plus qu’à aller acheter un café et maudire la vie.

Une heure et demie plus tard, les gens commencent à descendre de l’avion. Entre-temps, j’ai bu trois cafés, je me suis rongé tous les ongles de la main gauche et fais de petits dessins à l’endos de ma pancarte. Maintenant, je les regarde attentivement, j’essaie de deviner lequel est mon client. D’emblée, j’élimine les familles, les bras chargés de bagages et les couples enlacés. Règle générale, je suis très forte à ce jeu-là. Les clients sont habituellement des gens d’affaires tirés à quatre épingles, même après dix heures de vol. Dix heures de vol en classe affaire avec champagne et oreiller en soie, je tiens à préciser. La plupart du temps aussi ils me toisent du regard parce que je viens de passer la première moitié de ma journée à courir entre les bus et les métros, téléphone portable dans une main, agenda dans l’autre et que, par conséquent, je n’ai pas la même allure qu’eux.
Mais là, je ne vois personne se diriger vers moi. La salle d’attente commence tranquillement à se vider quand je me décide enfin à aller parler à un douanier.

- « Bonjour monsieur, j’attends depuis maintenant quelques heures et mon client n’est toujours pas sorti, pourriez-vous me dire ce qu’il se passe?
Le douanier me jette un regard froid et j’ai l’impression de le déranger. Il me demande le nom de mon client puis examine rapidement ses fiches.
- Effectivement, dit-il, ce monsieur était bien dans l’avion mais il est, pour le moment, retenu aux douanes. Sa valise doit être fouillée. »

Génial, je pense. Encore un Français qui a préparé un stock de saucisson, pâté et foie gras. Je l’avais pourtant prévenu ! Ne peuvent-ils jamais s’en passer?
Je demande plus d’informations, mais en vain. On me répond qu’il s’agit là de renseignements confidentiels. Je leurs ris au nez. Je fulmine. Il me faut m’armer de patience. Je retourne donc m’asseoir.

Quarante-cinq minutes plus tard, après avoir lu deux fois le même journal, une douanière s’approche de moi et me prie de la suivre. Sa façon de parler, comme si elle détenait un secret d’État, m’exaspère mais je ne fais pas d’histoires et je la suis. On me fait asseoir dans un bureau à côté de mon client qui a l’air abattu. Je me dis qu’il a peut-être un peu forcé sur le champagne et n’a pas eu droit à l’oreiller en soie. Quoiqu’il en soit, il respire difficilement et ne me jette pas un seul regard. Un peu mal élevé le bonhomme, je suis là à l’attendre depuis ce matin, moi !
La douanière me tire de mes pensés:

- « Mademoiselle Mauger, est-ce bien vous qui êtes chargée d’accueillir M. Watson ici présent?
- C’est exact. Et cela aurait dû être fait depuis des heures, soit dit en passant.
Elle semble ignorer ma remarque:
- Où devez-vous le conduire? Reprend-t-elle.
- A l’hôtel Hilton. Quoiqu’il est un peu tard maintenant.
- Vous n’avez jamais rencontré M. Watson avant aujourd’hui?
- Non. »

Cette femme se prend trop au sérieux et son petit jeu de devinettes commence à m’agacer. Très irritée, je lui demande d’en venir aux faits. Elle m’explique. Je reste bouche bée, les yeux écarquillés; ma ressemblance avec un poisson doit être frappante à ce moment-là. Finalement, j’aurais préféré qu’elle reste aux formules de politesse. L’histoire est tellement tirée par les cheveux que je les regarde tous les deux pour m’assurer qu’il ne s’agit d’une mauvaise blague. Je cherche presque des yeux la caméra cachée. Peut-être qu’on est à Juste Pour Rire ! Mais non, ils sont très sérieux.

- « Quoi? J’explose. Vous vous moquez de moi, j’espère ! Monsieur transporte dans ses bagages des cervelles, des cœurs et des reins et je suis considérée comme étant sa complice ! C’est la chose la plus absurde qu’il m’a été donnée d’entendre !
- Mademoiselle, calmez-vous je vous prie.
- Me calmer? Je viens de passer la journée à attendre un homme qui fait des rillettes avec des foies humains et vous voulez que je me calme? »

Je me tais quelques minutes pour réfléchir puis je reprends:

- « Pourrais-je au moins aller aux toilettes avant de passer le reste de ma vie en prison?
- Je ne pense pas que…
- Eh oh, je la coupe, j’ai bu en une journée l’équivalent de mon poids en café alors j’ai bien le droit d’aller soulager ma vessie ! »

Elle acquiesce. Parfait, je pense. Je me dirige vers le comptoir des réservations:

- « Je voudrais un vol. Maintenant.
La jeune femme me regarde étonnée.
- Pour quelle destination, mademoiselle?
- Je ne sais pas, choisissez à ma place, tiens !
- Le vol de dix heures vingt pour Tokyo?
J’avais justement envie de sushi. Je m’exclame:
- Parfait ! »
Cette fois, c’est moi qui prends l’avion.